« Revivre sa vie », à propos de la création radiophonique de La boule d’or de Jean-Pierre Sarrazac

Le 11 avril 2013, le LAPS invite Jean-Pierre Sarrazac à discuter de son rapport à Gilles Deleuze. Dans sa recension pour le LAPS de Poétique du drame moderne [1], Flore Garcin-Marrou a élaboré un lexique des concepts guattaro-deleuziens qui entrent en résonance avec les analyses produites par Jean-Pierre Sarrazac du théâtre moderne et contemporain. J’établissais moi-même dans ma thèse des rapprochements entre les hypothèses concernant le théâtre déductible de Différence et répétition et les concepts de Sarrazac de crise du drame, de mort du bel animal aristotélicien et de devenir rhapsodique, et de crise du personnage, redéfini comme « impersonnage » [2].

Ce n’est pas seulement dans les écrits théoriques de Jean-Pierre Sarrazac que nous pouvons trouver des échos avec la philosophie de Gilles Deleuze mais aussi dans une de ses dernières pièces de théâtre, dont une création radiophonique est disponible sur le site de France culure : La boule d’or [3]. Le sens profond de cette pièce semble en effet coïncider avec au moins deux concepts deleuziens, ceux de vie et de répétition. Nous savons que Deleuze élabore son concept de répétition à partir de l’éternel retour de Nietzsche dont voici une des formules :

« Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l’as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois [Nietzsche, Le gai savoir, § 341]. »

La boule d’or pourrait porter le sous-titre « Revivre sa vie » tant il y est question de la répétition qui vient ressaisir toute une vie, non pour lui conférer l’unité posthume de « la dernière fois » – Sarrazac, comme Deleuze, est l’ennemi de l’unité que la dialectique confère in extremis à la multiplicité. Revivre sa vie serait bien plutôt la ressaisir « encore une fois », pour en affirmer tout sauf l’unité, pour y refaire circuler encore une fois le devenir.

Plusieurs personnages de la pièce reçoivent des courriers électroniques, doublement virtuels, puisqu’ils sont émis d’une adresse qui comporte le nom d’un personnage de roman, La conspiration de Nizan. Ces messages surgissent d’un au-delà, ou d’un en deçà, des années soixante qui rapportent avec elles les questionnements politiques d’un autre temps. D’un autre temps mais qui se répète, d’un avenir de la révolution, d’un devenir, qui nous revient du passé, et qui concerne encore même les générations les plus jeunes, comme il concerne « la stagiaire », prise en otage entre « le héros-l’écrivain » et « le journaliste ». Ce mystérieux Pluvinage, cet impersonnage, cette voix de l’au-delà donne un rendez-vous à La boule d’or, « un lieu qui n’existe plus », un café, remplacé par une librairie où dans leur jeunesse quatre des personnages assistaient à des réunions politiques.

La première question que pose la stagiaire après que le journaliste lui a brièvement expliqué qui était le personnage du roman, est celle de savoir qui est le Pluvinage qui lui envoie les messages. Plus loin dans la pièce, l’immobile, la mère de la stagiaire, pose à son tour la question « Qui ? ». Reprenant le leitmotiv des assemblées politiques, sa question n’est pas seulement : « Qui parle ? » mais : « Qui demande la parole ? ». Cette question « Qui ? » vient saisir au fil de la pièce l’ensemble des personnages, intimement et collectivement. Il ne s’agit plus tant de savoir qui envoie les messages que d’interroger l’être, intime et collectif, de ceux qui les reçoivent et se trouvent réunis, malgré eux, par la nécessité de répondre à cette énigme, à cette demande de rendez-vous incongrue, à cette « convocation » aux allures d’imprécation, confrontés à l’impossible de cette réunion d’espaces et de temps disjoints.

« Cette convocation quand et où ? » demande l’écrivain au journaliste. On se souvient que Gilles Deleuze caractérisait la « méthode de dramatisation » par la transformation de la question « Qu’est-ce que ? » en : « Qui ? Dans quel cas ? Quand ? et Où ? ». La typologie, la question « Qui ? », se trouve ainsi déterminée par une « topologie transcendantale ». La pièce de Jean-Pierre Sarrazac est parcourue par une telle topologie.

« L’ordre du jour est faux / La question mal posée / Le lieu existe encore / Car il a existé / Tout lieu qui a un jour existé / existe pour l’éternité / Sous les villes modernes / existent les cités anciennes / Rome ou la Grèce antiques / existent sous nos pieds / Nous en déduisons donc / que La Boule d’or existe / Que nous sommes à nous-mêmes / nos propres archéologues / qui mettons au jour / les lieux vivants / de notre passé enfoui / Ce lieu qui nous rassemble / La Boule d’or / (sous la librairie le café) / soulevez les livres / Vous en trouverez les vestiges ».

Le rendez-vous est donné :

« A La Boule d’or / A partir d’aujourd’hui / Tous les jours / A toute heure ».

La question « Qui ? » se dissocie en : « Quand et où ? » et l’écriture de théâtre, « la dramatisation », fait revenir les temps et les lieux d’une vie.

Revivre sa vie n’est pas se tourner vers le passé mais ressaisir sa vie encore une fois. La différence entre la vraie répétition et l’habitude ou la remémoration, c’est que la répétition ne fait pas revenir tous les instants passés de notre vie. Il ne s’agit pas de ressasser tous les événements de sa vie avant de mourir, non de passer de la vie à la mort mais d’aller de la mort vers la vie. Par « revivre », on n’entend pas espérer dans une vie future. L’éternel retour consiste à accepter de revivre tous les instants de sa vie, les plus beaux comme les plus douloureux. C’est dans cette acceptation que réside l’affirmation suprême d’une vie.

Les voix qui jouent la pièce à la radio semblent parler d’après la vie et la pièce de Sarrazac écrite d’après une vie. Sarrazac emprunte à Philip Roth la notion de « contre-vie ». De même que l’éternel retour fait de l’homme un pont vers le « sur-homme », on peut aussi donner le nom de « sur-vie » à ce pont vers une répétition à venir de la vie.

 

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[1] Jean‑Pierre Sarrazac, Poétique du drame moderne, Paris : Les Éditions du Seuil, coll. « Poétiques », 2012. Recension : Penser le drame moderne avec Gilles Deleuze par Flore Garcin-Marrou

[2] Voir Ismaël Jude, Gilles Deleuze, théâtre et philosophie, la méthode de dramatisation, Mons, Éd. Sils Maria, 2013.

[3] Lecture dirigée par Jacques Lassalle pour France Culture, avec : Catherine Hiegel : l’immobile, Didier Sandre : L’écrivain le héros, Julie-Marie Parmentier : la stagiaire, Bernard Bloch : l’imprécateur, Hugues Quester : le journaliste, Julien Bal : les didascalies, Réalisation : Jacques Taroni, Equipe de réalisation : Eric Boisset, Antoine Viossat, Assistante à la réalisation : Cécile Laffon, et Marie Plaçais.

La Boule d’or et Jean-Pierre Sarrazac par Blandine Masson, dans Fictions/Théâtre et cieEcouter la lecture de La Boule d’or et un entretien de Jean-Pierre Sarrazac par Blandine Masson, dans Fictions/Théâtre et cie (émission du 09/09/2012).

 


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Pour citer cet article : Ismaël Jude, "« Revivre sa vie », à propos de la création radiophonique de La boule d’or de Jean-Pierre Sarrazac", Labo LAPS 2013. URL : http://labo-laps.com/revivre-sa-vie-a-propos-de-la-creation-radiophonique-de-la-boule-dor-de-jean-pierre-sarrazac/

A propos Ismaël Jude

Chercheur, auteur et metteur en scène de théâtre, a soutenu sa thèse à la Sorbonne sous la direction de Denis Guénoun. Cette thèse est publiée aux éditions Sils Maria sous le titre « Gilles Deleuze, théâtre et philosophie. La notion de dramatisation ». Il a mis en scène plusieurs de ses propres textes : Ombres sous un ciel d’or, Maraîchers (éd. Nord Avril)…