Compte-rendu du séminaire PRITEPS : Du besoin de geste en philosophie au besoin de philosophie dans les études théâtrales (2)

La séance du séminaire LAPS du mois de mars a eu lieu au PRITEPS (Programme de Recherches Interdisciplinaires sur le Théâtre et les Pratiques Scéniques) de l’Université Paris-Sorbonne. Cette intervention s’est intitulée  « La mise en perspective du théâtre et de la performance, par la pensée anglo-américaine. Une présentation du colloque TPP 2014 – Théâtre, Performance, Philosophie : croisements et transferts dans la pensée anglo-américaine contemporaine ».

Lire la première partie de la communication :

Compte-rendu du séminaire PRITEPS : Introduction aux Performance Studies et à la French Theory (1) par Anna Street et Julien Alliot.

Lire la deuxième partie :

Liza Kharoubi : Besoin de geste : Théâtre et Philosophie, de la perspective au contact.

Question de méthode

Un des problèmes centraux que cherche à mettre en lumière ce colloque est le « passage », le « transfert » de la théorie à l’action, de la pensée à la performance. Il ne s’agit pas simplement d’un changement de perspective du théâtre à la philosophie à partir de problèmes génériques tels que la violence, le genre ou l’identité, mais bien d’un contact qui transforme l’un et l’autre dans leur essence disciplinaire.

Il convient donc aujourd’hui de s’interroger sur la nature de ces transactions, d’essayer de décrire notre méthode d’approche. Le sous-titre du colloque « Passages », « transferts », « croisements » trace quelques pistes problématiques : de quel genre de démarche hybride ce colloque fait-il état ? Y-a-t-il un procédé commun, dynamique ou physique, qui réunit les communications et les adresses des keynotes que nous allons entendre ? Comment nommer ces moments où dans les travaux d’un philosophe comme Alphonso Lingis, par exemple, le discours théorique paraît contaminé voire possédé par d’autres formes d’art, comme s’il changeait de visage, de substance? Le texte philosophique accepte alors une certaine étrangeté en son sein et sonne plus poétique que d’ordinaire. Parfois, explique Lingis, quand nous entrons en contact avec un autre, nous prenons sa forme : “We also make contact with one another by contracting another’s form, by transubstantiating our own material state” (Lingis 1994, 13) [1].

Cette question de méthode, d’hybridation par le contact, de mélange au toucher, m’a conduite à questionner un verbe très à la mode pour comprendre dans quelle mesure notre démarche en relève ou s’en écarte. Ce verbe, c’est le verbe « appliquer » ou « s’appliquer ».

J’entends ici s’appliquer comme dans « études appliquées » qui définissent de nouveaux domaines d’investigation à partir de la recherche fondamentale : éthique appliquée, langues étrangères appliquées, théâtre appliqué à l’éducation, etc. Il existe aujourd’hui toutes sortes de « recherches appliquées » qui concernent de plus en plus les sciences humaines et les arts et visent une forme plastique d’interdisciplinarité aux marges de la recherche fondamentale.

De quoi s’agit-il ? « Appliquer » dans le dictionnaire signifie d’abord ‘apposer’, ‘mettre une chose sur une autre de manière à faire toucher, recouvrir, adhérer » (Robert) : cette dimension de contact et de toucher recouvre un usage très concret du verbe qui, dans cette hypothèse, dévoilerait l’origine tactile du mouvement pratique entre philosophie et art théâtral. Au second chef, « appliquer » renvoie bien sûr à l’utile et à l’emploi d’une chose par rapport à une autre (« appliquer un traitement à une maladie »), cette dimension donne au verbe son relief plus polémique. Puis il désigne l’énergie ou la direction même de cet usage : « appliquer une méthode » où il y va justement d’un passage, d’un transfert ou d’une mise en scène qui devient plus évidente dans la forme pronominale du verbe « s’appliquer ». Sous sa forme pronominale, ce qui est en jeu est la mise en scène de l’attention : il s’agit en effet de décrire une mobilisation totale de l’attention, une forme parfaite de concentration, une adéquation maximale entre la pensée et l’objet que les psychologues appelleraient aujourd’hui le « flow » [2] – ce moment où le cerveau est si immergé dans ce qu’il fait qu’il oublie tout le reste, ce moment où le temps est suspendu ou dilaté dans la conscience créative et génère une forme de félicité. En somme, un moment où la pensée est concernée et cernée, toute entière à son objet.

Dans les études appliquées, il semble que l’on recherche ce choc immersif avec l’expérience concrète, un retour de la pensée théorique et de l’imagination au travail social du corps, une forme d’intéressement optimal. Dans sa formule utilitaire, l’application peut transformer la pensée en son objet : ainsi l’imagination devient après divers procédés de fabrication, de reproduction dans des « accélérateurs » et autres « incubateurs » de projets – la bien-nommée « innovation ». L’application transfère une sorte de qualité à l’objet à laquelle elle s’applique, si bien que parfois on ne considère plus que l’objet, en oubliant d’où part le mouvement. En effet, dans le regain d’intérêt pour les études appliquées, ne doit-on pas aussi voir quelque chose de symptomatique ? De nombreux domaines théoriques cherchent une nouvelle forme de légitimité dans cette « application » et plus particulièrement certaines disciplines académiquement en danger (à l’ère digitale, la littérature, mais pas seulement, se tourne vers les séminaires pratiques, vers le storytelling marketing, le storytelling dans le management, la communication média etc). Il doit s’agir d’un contact dynamique qui ne se réduit pas à un processus cannibale ou plutôt amnésique, à une créature cyborg qui effacerait systématiquement ses traces humaines.

Cependant, loin de seulement montrer la contamination utilitaire voire néolibérale de la pensée et de l’éthique, l’apparition de domaines appliqués dans la recherche fondamentale traduit sans doute une crise générale de l’attention, un éparpillement, une atomisation de l’attention que diagnostiquaient certains philosophes comme Bernard Stiegler. Le désir de savoir, ou le savoir du désir, pour paraphraser Lévinas ne saurait se réduire au simple besoin mais il peut aussi s’exprimer par le geste, par la caresse – désir de connaître l’autre sans savoir ce que l’on cherche. Ce désir de contact, Alphonso Lingis le raconte merveilleusement à partir de ses lectures philosophiques de Lévinas à Merleau-Ponty, mais aussi et surtout à partir de ses rencontres et de ses voyages dans le monde entier.  La connaissance a besoin de contact, besoin de geste.

Besoin de geste

Il existe donc un lien entre le développement de ces études appliquées et ce que nous essayons de faire, à savoir de concevoir une philosophie efficiente par la performance, et en retour imaginer une performance « philosophante ». Le statut de la performance dans la philosophie n’est donc pas celui de l’illustration, ni de l’exemplification, de l’analogie, ni celui de la preuve comme l’explique très bien Laura Cull dans son article-manifeste « What is Performance Philosophy ? ». Quelle forme d’ « application » y-a-t-il donc dans l’expérience du spectateur que la performance peut souvent maintenir en état de « flow » ? Moment pendant  lequel la perception du temps s’altère, selon la description qu’en fait le psychologue du « flow », le hongrois Mihály Csíkszentmihályi et qui semble familière à tout spectateur. (« The sense of the duration of time is altered : hours pass by, in minutes and minutes can stretch out to seem like hours »). Quelle forme d’ « application » y-a-t-il encore dans la performance de l’acteur qui ressurgit dans la parole philosophique d’Alphonso Lingis (ou encore dans celle d’Avital Ronell) ?

L’application correspondrait ici plutôt à une renaissance du plaisir de l’expérimentation, du laboratoire, du plaisir enfantin de l’expérience scientifique, en bref du geste créatif lui-même. Ce ne serait donc pas seulement un produit du besoin, mais un besoin de geste, un désir de toucher, d’impliquer et d’intéresser le corps. Ce plaisir a toujours existé aussi en philosophie, en particulier dans l’Antiquité, comme en témoigne la philosophe italienne Michela Marzano dans son petit livre sur l’éthique appliquée. De façon intéressante, Michela Marzano, philosophe du corps et du corps féminin en particulier, explique l’intérêt de cette transformation du parler philosophique en matière appliquée, par la considération nouvelle de l’agir et du subir des corps dans le développement de la pensée (la maladie, la fatigue, le stress, l’anorexie, l’insomnie, etc ). Voici comment elle décrit cette méthode philosophique:

« Plutôt que de se tourner vers la seule recherche fondamentale (théories philosophiques et politiques) ou la seule recherche appliquée (outils d’intervention), l’éthique appliquée emprunte la voie de la transdisciplinarité pour structurer une recherche qui soit à la fois fondamentale et pratique. Pour cette raison, au-delà des débats sur les principes fondamentaux de la raison pratique (éthique déontologiques vs éthique téléologiques, idéalisme moral vs réalisme moral, éthique du devoir vs éthique de la vertu), l’éthique appliquée  prend en charge les interrogations naissant de la mise en œuvre de ces principes dans des sphères aussi différenciées que celle de la médecine, de la sexualité, de l’environnement, des relations internationales, etc. »

L’expérimentation spéculative consiste à changer de perspective par le contact, par le geste, et non pas seulement intellectuellement, par le regard : changer de cadre certes, mais surtout de contexte physique en voyageant hors des sentiers battus pour mieux appréhender ou approcher son objet. En somme, il faut de la rencontre, de la surprise et du risque.

Ce plaisir expérimental et ludique de la pensée anime profondément l’activité théâtrale, en particulier dans la performance où il est lui-même mis en scène. Alphonso Lingis joue le jeu performatif dans son écriture philosophique, il adresse son lecteur en se mettant en scène comme personnage : son livre Violence and Splendor est écrit à la deuxième personne « You ». Il ne désigne pas le lecteur à première vue, mais bien lui-même, le voyageur. A fortiori, le lecteur s’identifie à l’écrivain et entre dans son jeu de rôle. Le livre scandé par des photographies plutôt que par une division en chapitres commence ainsi par un abandon du sujet grammatical « Nous » (« We ») pour le TU après la première phrase. Lingis s’inspire, dit-il, de la danse et de la musique.  On passe de Nous (We) à TU ou Vous (You) quand le philosophe décide de laisser son texte vivre.

We let go, let the rhythm take over, and selflessness, voluptuous pleasure, and communion blended together. It happens in dance and in music. Forty years ago you crossed the Atlantic by ship, and for ten days you saw only the ocean surface, in moving furrows. You saw and felt all existence in shifting crests and troughs. The oceanic experience is dance and music stripped of everything narrative or anecdotal and become fundamental and immense.

Son livre est un carnet philosophico-poétique, ponctué d’images, de ses voyages (Bali, la Patagonie, le Sahara, l’Amazonie etc) et de ses rencontres autour du monde : son écriture-Pénélope trace une gestuelle unique dans la philosophie contemporaine, sa propre danse. Le plaisir de la performance philosophique est palpable dans toute son œuvre, un plaisir du commencement, des premiers gestes d’une rencontre, qu’il décrit très bien dans le film-interview qu’Adrian Heathfield lui a consacré, Transfigured Night.  De façon intéressante, Lingis fut un des premiers à pratiquer ce que l’on appelle maintenant la philo-performance ou la conférence-performance : parler de la mort en philosophie lors d’un colloque, allongé dans un cercueil, n’est toujours pas la façon la plus commune de commenter Heidegger… on ne sait pas ce qu’il nous réserve en juin !

La praxis théâtrale ou le toucher regard

Qu’est-ce que la « praxis » théâtrale pensée à partir de Lingis, comment peut-on penser l’éthique à partir de la performance théâtrale? Le théâtre serait une façon de mettre les mains dans l’urgence d’une situation, dans la violence et le danger, de faire face à l’extrême avec le corps et la pensée, avec les gestes et les mots. Les titres des ouvrages de Lingis témoignent d’un souci permanent de la fragilité de l’autre, de la violence et de l’injustice faite à l’anonyme et au minoritaire,  et du fait que l’extrême fait aussi partie de la philosophie : Violence and splendor, Dangerous emotions, Abuses, Excesses, Body transformations, etc

Il explore des situations d’urgence ou de catastrophe et on perçoit dans ses textes que la performance philosophique ou la philo-performance est le résultat d’un travail des sens dédoublé, d’une sorte de toucher-regard ou de regard appliqué. A cet égard, Lingis insiste beaucoup sur « le touchant » du visage, humain et non-humain (animal). D’ailleurs, il envisage seulement l’animal comme non-humain, mais dans un contexte théâtral, on pourrait y ajouter la marionnette, la machine, l’automate, le cyborg ou l’avatar digital. Lingis perçoit le toucher dans le regard et sa façon de décrire ses propres photos, celles qui accompagnent tous ses écrits philosophiques en dit long sur la confluence ou la synesthésie efficiente de ces deux sens dans son écriture : le regard devient toucher et le toucher regard.

Dans ses livres de facture somme toute plutôt classique, le geste, les mains, le toucher sont conceptuellement en exergue comme si écrire et penser le geste qui s’applique, le geste concentré sur la pensée, était devenu un enjeu fondamental à l’ère du digital et du tactile. L’imagination en visuel ou en perspective ne suffit plus, la philosophie doit être en 3D, et le « performatif » du théâtre lui en donne la possibilité. Le théâtre n’est donc pas seulement un paradigme ou un cadre herméneutique, il devient une condition de possibilité de la philosophie du 21e siècle. Des critères de pensée, ou schèmes, plus labiles émergent lentement qui renvoient à cette dimension dynamique et hybride du « sens digital » du toucher-regard: celui de la « plasticité » chez Catherine Malabou par exemple ou du « cyborg-Golem » chez Michel Faucheux. Le sens digital crée une nouvelle catégorie de perception en trois dimensions qu’il faut pouvoir explorer et questionner.

Conclusion : La performance et l’inflation de l’adresse

En écrivant son récit philosophique à la deuxième personne, Lingis met aussi en relief le fait que dans toute performance artistique, il y a une sorte d’ « inflation de l’adresse ». Le public est toujours en masse, qu’il soit présent ou absent, il est toujours pensé en masse : multiple et pluriel. La création artistique s’oriente à partir d’une adresse multiple et plurielle, et face à elle. Le « you » de Lingis traduit cette ambivalence d’un sujet fantôme, toujours en face, à qui l’on s’adresse quand on écrit – singulier pluriel. Le texte appelle ce besoin de geste, ce rapprochement avec son public comme un appel d’air. Il veut nous toucher, au sens propre, sans savoir ce qui l’attend. L’application d’un texte philosophique c’est aussi son public, public qu’il transforme au fur et à mesure qu’il s’énonce. La multitude « sensuelle » comme dirait Lingis participe à un pétrissage commun des gestes d’écritures qui sont mis en scène et auxquels nos corps, nos affects, nos neurones-miroir répondent instinctivement. Le public est une communauté de gens qui n’ont rien en commun (ou presque) sinon cette forme d’intéressement, d’implication, de souci, de regard appliqué.

Community is usually conceived as constituted by a number of individuals having something in common – a common language, a common conceptual framework – and building something in common: a nation, a polis, an institution. (…) Is there not a growing conviction, clearer today among innumerable people, that the dying of people with whom we have nothing in common – no racial kinship, no language, no religion, no economic interests – concerns us? (x)

L’empreinte éthique de la performance entendue à partir de Lingis est donc plus perceptuelle que catégorique, plus corporelle que théorique ; elle informe la pensée et la marque comme un tatouage invisible.

Flore Garcin-Marrou : Du besoin de la philosophie dans les études théâtrales

Si Liza Kharoubi vient d’adopter le point de vue suivant : la mise en perspective de la philosophie par les problématiques théâtrales et performatives, j’aimerais quant à moi, prendre la question à rebours et traiter en quelques mots de la mise en perspective du théâtre par la pensée anglo-saxonne.

J’avais organisé en 2012 un premier colloque à l’ENS Ulm avec Dimitra Panopoulos sur les « Images et les fonctions du théâtre dans la philosophie française contemporaine » : on y avait parlé de Foucault, Deleuze, Guattari, Lyotard, Badiou, Rancière, Althusser, Lacan, Lacoue-Labarthe, Nancy… Et ce colloque avait montré que les études théâtrales d’aujourd’hui puisaient la majorité de leurs références dans les seules œuvres de Rancière et Badiou.

Il y a donc un vrai travail de défrichage des références philosophiques à faire, à continuer, et surtout, un travail d’apprivoisement de la philosophie par les études théâtrales : il ne s’agit plus aujourd’hui d’utiliser la philosophie pour penser abstraitement un texte de théâtre, mais il s’agit de faire surgir de la philosophie des concepts pratiques qui questionnent, qui formulent, ou qui vont jusqu’à faire émerger des pratiques scéniques – par exemple, une philosophie peut aider un metteur en scène à formuler une direction d’acteur…

Cela a toujours été le but des membres du Labo LAPS, qui prend sa source dans le groupe de doctorants de Denis Guénoun – et son rôle a été déterminant, dans cette prise de position par rapport à la philosophie et à la scène : à savoir, faire une philosophie de terrain, penser scéniquement les concepts, les tester sur scène lors de séances de laboratoire. Faire de la scène le seul critère de validité d’une idée de théâtre.

L’idée sur laquelle je voudrais insister, c’est que la philosophie n’est pas pour nous, un moyen de replaquer de l’abstrait sur la scène de théâtre. Au contraire, nous envisageons la philosophie dans une dimension scénique, pratique, opératoire qui s’agence avec la pratique scénique. Et rien que cette idée, somme toute assez simple, prend à revers de nombreuses idées reçues sur la philosophie du théâtre.

Le colloque de juin remet l’ouvrage sur le métier en questionnant un autre corpus – qui permet de toucher à la pensée de la performance et qui met au jour des textes parfois non-traduits mais d’une richesse extrême quant il s’agit de penser les dramaturgies et la scène contemporaines. Je voudrais vous quelques exemples de mises en perspective du théâtre  en vous résument quelques propositions soumises par les futurs intervenants du colloque :

Gabrielle Girot, doctorante à Paris 3, proposera une communication sur le retour opératoire d’une philosophie anglo-saxonne de la performance en Europe et expliquera comment cette pensée rencontre le théâtre européen. Elle définit ce retour comme un tournant performatif du théâtre, propre au passage du théâtre pensé comme une œuvre statique – un objet avant tout littéraire – à un théâtre défini comme un événement vivant – sujet d’interactions entre comédiens et spectateurs. Elle montrera comment la philosophie nord-américaine de la performativité est primordiale pour penser ce changement de perspective sur le théâtre.

La réflexion de Judith Butler sur le performatif permettra à Fabrice Bourlez, psychologue-clinicien, docteur en philosophie, de questionner le genre et l’identité sexuelle en termes performatifs. Le genre est un processus, quasi théâtral, un rôle, voire une parodie, à laquelle chacun serait assigné depuis sa naissance et que chacun réciterait en fonction d’idéaux normatifs. Nous serions déterminés pas notre genre et nous répéterions ses normes dans nos attitudes, nos discours, nos actes. Fabrice Bourlez pointera la dimension théâtre de la question du genre. En effet, dans les versions les plus subversives des théories queer, le genre devient une sorte de « grand théâtre », où chacun pourrait jouer le rôle qui lui convient indépendamment de son sexe de naissance. Percevoir la construction des identités sexuelles à la manière d’un spectacle est une manière d’alléger considérablement la pesanteur moralisatrice de l’ordre sexuel.

Eliane Beaufils, MCF à l’Université Paris 8, se proposera de questionner l’identité performative  à l’œuvre dans un spectacle du collectif Gob Squad, Before Your very eyes. Le spectacle fait passer des enfants-acteurs par tous les stades de leur vie à venir. Les enfants s’inventent leur vie, construisent leurs rôles sociaux : ils se livrent à la construction performative et processuelle de leurs identités – Judith Butler réfléchit sur ce point dans son livre Ces corps qui comptent.

Muriel Plana, professeur d’études théâtrales au Mirail à Toulouse proposera, en utilisant la philosophie de Butler, une lecture d’un corpus d’œuvres scéniques de créateurs de moins de trente ans, issus en grande partie du théâtre universitaire afin de mettre en évidence le développement d’une esthétique queer sur la scène extrême contemporaine, une esthétique qui se situe entre performance et théâtralité et qui tend à repenser la dimension performative et théâtrale de la scène postdramatique contemporaine à travers, notamment, une autre façon de critiquer les représentations dominantes des identités et des sexualités, de remettre en cause le phallocentrisme et l’hétéronormativité, de militer concrètement en faveur du féminisme et de re-politiser l’art.

Isabelle Barbéris (MCF en études théâtrales à Paris 7) et Olivier Lussac (professeur à l’Université de Lorraine) proposeront une réflexion sur l’idée de « liminalité ». Ils montreront comment la performance est une pratique de l’émancipation qui ne fait pas l’économie d’une réflexion sur l’identité en la portant vers une dimension expérimentale dans laquelle se construisent des « terrains d’élaboration des stratégies du soi », une formule du professeur américain Homi Bhabha (qui enseigne Harvard et qui est connu pour élaborer une théorie postcoloniale fortement inspirée de la philosophie française du XXe s (Cf. Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot, 2007). Ces terrains d’élaboration des stratégies de soi questionnement la position de l’artiste, du dramaturge, du performeur, dont la particularité serait de le refus de choisir entre  altérité/identité, passé/présent, intérieur/extérieur, inclusion/exclusion, masculin/féminin, noir/blanc et même relation artiste/spectateur… Cet espace est ainsi celui du devenir « tiers-espace », dans lequel le sens et les symboles culturels n’ont plus d’unité et de fixité. La performance aurait ainsi une capacité particulière à questionner ce tiers-espace, cet espace du « entre », du liminal, qui défie tout antagonisme.

Le questionnement du théâtre par la sociologie américaine sera également très présent. Simon Lanher, agrégé de philosophie, doctorant à l’ENS Lyon, présentera le paradigme théâtral dans la sociologie goffmanienne et montrera ce que la métaphore théâtrale permet de penser en sociologie. La présentation de soi dans la vie quotidienne d’Erving Goffman est explicitement pensée comme performance d’un acteur ou d’une équipe d’acteurs face à un public. Les lieux y sont décrits comme scènes, les agencements d’objets sont conçus comme des décors…  les interactions comme trames narratives, etc. De sorte qu’il est possible de se demander : qu’est-ce que la métaphore théâtrale peut apporter à notre compréhension du monde social, et plus particulièrement du caractère « performé » des relations sociales ?

Les deux intervenants suivants prendront à revers cette proposition, en questionnant ce que la sociologie américaine a à nous dire du théâtre d’aujourd’hui… Jean-François Côté, sociologue enseignant à l’Université du Québec, montrera comment la pensée de George Herbert Mead se noue également autour de la redéfinition de la personne dans le « soi » ( le Self) se réalisant dans ses « rôles sociaux ». et comment cette pensée impacte l’écriture dramatique de Gertrude Stein, que Jean-François Côté décrit comme un théâtre de la personne qui s’ouvre sur la présence de « voix anonymes », plutôt que sur des personnages. Enfin, Bérénice Hamidi-Kim, MCF en études théâtrales à Lyon 2, questionnera l’influence du tournant du pragmatisme des philosophes Dewey, Rorty, et des sociologues pragmatiques français Luc Boltanski et Laurent Thévenot (économiste) sur la façon de penser le théâtre aujourd’hui.

Ces quelques exemples vous donnent une idée des perspectives qui seront adoptées lors du colloque par quelques uns des intervenants francophones.

Julien Alliot : Présentation du colloque

Toutes ces questions que nous venons d’aborder sont travaillées par un réseau de chercheurs grâce au très actif Laboratoire des Arts et Philosophies de la Scène (ou LAPS), qui explore ce lien entre théâtre, performance et philosophie.

Ce soir, nous sommes heureux de vous présenter la continuité de ce travail avec notre colloque intitulé « Théâtre, Performance, Philosophie ». Il s’agira de repenser ces problématiques scéniques et philosophiques à l’aune des perspectives anglo-américaines, et notamment de ce champ de recherche que nous vous avons exposé, Performance Philosophy, ou « philo-performance » en français.

Nous envisageons ce colloque comme un véritable espace de rencontre, d’échange entre participants du monde entier (22 pays y seront représentés) dans l’espoir de susciter de nouvelles collaborations internationales. Il s’agira d’enrichir la réflexion sur la question théâtrale en mettant au jour de nouveaux corpus peu étudiés en France, d’entendre des voix nouvelles et d’initier un véritable dialogue pour dessiner les contours de ce qui serait une « French French theory », dont l’enjeu serait un tournant scénique. Au-delà de réflexions éculées sur le texte théâtral ou le théâtre comme concept opératoire, nous voudrions nous rendre attentifs à l’agir scénique en tant que tel, véritable philosophie en acte propre à inscrire la pensée dans le corps.

Nous espérons que ce colloque fera événement, en délocalisant la réflexion théorique sur le théâtre, la performance et la philosophie au-delà des murs de l’université, en ces temps où les frontières entre disciplines, entre réflexion universitaire et enjeux sociétaux (théorie du genre etc) deviennent de plus en plus poreuses.

Pour contribuer à cette réflexion, nous aurons la chance et l’honneur d’accueillir d’éminents invités. Avital Ronell, de l’Université de New York, figure de proue du déconstructionnisme aux États-Unis, viendra nous sensibiliser à ce que peut être une philosophie transformée en performance artistique, de la même manière qu’Alphonso Lingis, professeur émérite à Penn State University, qui a également accepté notre invitation. Nous recevrons également Martin Puchner, professeur à Harvard, théoricien du théâtre de premier plan. Jon McKenzie, directeur du laboratoire DesignLab à l’Université du Wisconsin à Madison, pionnier de la révolution numérique du monde académique, a également répondu avec beaucoup d’enthousiasme à notre invitation, et proposera plusieurs travaux, dont l’un avec deux artistes autour de l’accident de la navette spatiale Challenger. Catherine Malabou, connue pour ses travaux sur le concept de plasticité, figure également au programme de notre colloque, de même que la philosophe américaine avec laquelle elle a coécrit Sois mon corps : Judith Butler. Nous nous réjouissons également beaucoup de la venue de Judith Butler, philosophe américaine de renommée internationale pour laquelle la notion de performance est fondamentale. Le travail pionnier de Judith Butler a permis de donner à la performance le rôle de mettre la philosophie en acte sur la scène sociale. Des séances de lectures préparatoires sur les œuvres de nos keynotes auront lieu au Labo LAPS dans ces prochains mois, auxquelles nous vous invitons chaleureusement à participer.

Outre ces intervenants principaux, nous avons organisé sur 3 jours (pour rappel, les 26, 27 et 28 juin) de nombreux panels de réflexion autour de la philo-performance, du théâtre performatif, de leurs impacts en France. Nous entendrons également des communications autour de l’efficace politico-économique des pensées du capital et de la performance, des nouvelles identités post-humaines et numériques, de nouvelles approches pratiques par exemple de l’enseignement de la philosophie à partir de la performance. Nous pourrons nous attendre à des communications données dans un style tout à fait original, où s’articuleront la pensée et la corporéité, une articulation qui prendra également corps dans de nombreux ateliers pratiques, lectures théâtralisées, ateliers d’écoute… Participeront à ce colloque Laura Cull, fondatrice du réseau Performance Philosophy, Karen Shimakawa, directrice du département de Performance Studies à la New York University, Jean-Christophe Goddard, professeur à l’Université de Toulouse le Mirail, Évelyne Grossman, professeur à Paris VII, ou encore Esa Kirkkopelto, professeur de recherches artistiques à l’académie de théâtre à Helsinki.

Nous vous invitons donc cordialement à venir participer à ce colloque en juin. Pour plus d’informations sur le colloque, vous pouvez consulter notre site Internet en cherchant « TPP 2014 » sur votre moteur de recherche, ou à l’adresse : tpp2014.com

Merci de votre écoute.

 

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[1] LINGIS, Alphonso. The community of those who have nothing in common. Bloomington: University of Indiana Press, 1994.
[2] Cf. les travaux du psychologue hongrois Mihály Csíkszentmihályi dans son livre Vivre : la psychologie du bonheur. 2004. « Voilà ce que nous entendons par expérience optimale. C’est ce que ressent le navigateur quand le vent fouette son visage… C’est le sentiment d’un parent au premier sourire de son enfant. Pareilles expériences intenses ne surviennent pas seulement lorsque les conditions externes sont favorables. Des survivants de camp de concentration se rappellent avoir vécu de riches et intenses expériences intérieures en réaction à des évènements aussi simples que le chant d’un oiseau […]. Ces grands moments de la vie surviennent quand le corps ou l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de difficile et d’important. L’expérience optimale est donc quelque chose que l’on peut provoquer… Pour chacun, il y a des milliers de possibilités ou de défis susceptibles de favoriser le développement de soi (par l’expérience optimale). » (Csikszentmihalyi, 2004, p. 24).


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Pour citer cet article : Flore Garcin-Marrou, "Compte-rendu du séminaire PRITEPS : Du besoin de geste en philosophie au besoin de philosophie dans les études théâtrales (2)", Labo LAPS 2014. URL : http://labo-laps.com/compte-rendu-du-seminaire-priteps-du-besoin-de-geste-en-philosophie-au-besoin-de-philosophie-dans-les-etudes-theatrales-2/

A propos Flore Garcin-Marrou

Flore Garcin-Marrou est docteur en littérature française (Université Paris 4 – Sorbonne). Elle a enseigné les Études théâtrales à la Faculté libre des Sciences humaines de Lille et à l’Université Toulouse Le Mirail. Sa thèse s’intitule "Gilles Deleuze, Félix Guattari : entre théâtre et philosophie". Elle est l’auteur d’articles sur le théâtre au carrefour des sciences humaines. Elle est également metteur en scène de sa compagnie "La Spirale ascensionnelle" et poursuit un travail d’expérimentation théâtrale au sein du Laboratoire des Arts et Philosophies de la Scène (LAPS).