Compte-rendu de la séance avec Sarah Barbedette et Aurélie Rezzouk

Pourquoi cette séance sur le concert et le musée ? Quels rapports pouvons-nous tisser avec la philosophie ? L’idée de cette séance est venue de la lecture des thèses de Sarah Barbedette et d’Aurélie Rezzouk : la première qui porte sur le concert, à partir du tableau de Nicolas de Staël et du Domaine musical de Pierre Boulez, révèle une réflexion plus large sur la poétique du concert, dont les assises théoriques sont parfois empruntées à la philosophie. Mais c’est aussi par le tableau de Staël que Sarah Barbedette entre dans le questionnement philosophique. Notons ici que cette thèse vient d’être publiée aux éditions Fayard, sous le titre Poétique du concert. A la lumière du tableau de Nicolas de Staël (lire la recension).

Différemment, la thèse d’Aurélie Rezzouk, « Exposer le théâtre, de la scène à la vitrine », opère une forme de détour par le musée pour revenir au théâtre, et plus particulièrement, à la pensée du théâtre. C’est l’espace muséal qui permet alors le questionnement du théâtre, à travers l’épaisseur des interprétations possibles et multiples du théâtre dans la salle d’exposition : l’interprétation du visiteur, mais aussi celles du commissaire d’exposition, du comédien lors de l’interprétation scénique, ou encore en amont, celle de l’auteur dramatique. Ainsi, comment la pensée du théâtre peut-elle trouver forme à travers des mots, un espace, des objets ? Qu’est-ce que l’exposition nous dit du théâtre ? Comment le penser à travers elle ? Si la muséologie est une manière de penser le théâtre, l’exposition en elle-même est un lieu d’où l’on pense le théâtre.

Toutes deux se sont attachées à décrire et décrypter deux plateformes de visibilité – le concert pour Sarah, l’exposition pour Aurélie -, en les abordant pas seulement par la musicologie ou la muséologie, mais en éprouvant la nécessité d’entremêler les disciplines. A quoi correspond cette interdisciplinarité /indisciplinarité ? Comment la philosophie s’insère-t-elle dans cette indisciplinarité ?

L’exposition est un lieu où se rencontrent de multiples personnes, où se superposent de multiples discours. Le regard posé sur la vitrine est à la fois programmé et non-programmé, attaché à une temporalité puis détaché de celle-ci aussitôt. L’exposition se propose d’être un lieu où devrait pouvoir venir n’importe qui, différent du spectacle. Le visiteur n’est pas un spectateur. Mais il est sûrement un nouveau public à conquérir, pour le théâtre ! Cela reste à débattre. Ainsi, une poétique de l’exposition doit tenir compte de cette multiplicité et confronter différents discours.

Outre les approches poétiques, sociologiques, didactiques possibles, notons qu’il y a aussi une dimension éthique du musée, formulée par Bernard Deloche, muséologue, qui s’attache à penser ce que le musée fait et ce que le musée pourrait faire et pourquoi… La question largement partagée par les muséologues est de l’ordre du comment (rendre au mieux compte du théâtre) : or la question du pourquoi est tout aussi fondamentale car elle permet dans l’exposition de repenser la relation au spectacle et aux autres discours sur le théâtre. Pourquoi faudrait-il exposer le théâtre ? Qu’est-ce que l’exposition fait-elle au théâtre, jusqu’au temps de la séance ? L’éthique du muséal interroge le rapport du visiteur à l’objet et la légitimité du moment d’exposition par rapport au spectacle vivant.

De la même manière, au concert, on rencontre la sempiternelle  volonté de conquérir un nouveau public. Faut-il alors changer la forme du concert ? Quelle est la forme du concert ? Le concert a-t-il seulement une forme ? De la même manière que pour l’exposition, des musicologues utilisent beaucoup la sociologie ou la statistique pour analyser le concert. Mais qu’en est-il d’une poétique du concert à proprement parler ?

Pourquoi avoir choisi de passer par le tableau  pour penser le concert, par l’exposition pour penser la représentation théâtrale ? Pourquoi penser par la médiation d’un espace de visibilité ? En ce qui concerne l’exposition, l’appréhension par le regard est fondamentale : le regard du visiteur a d’abord une valeur esthétique (« c’est beau ! »). Ensuite se pose la valeur de signifiance. Si cela n’a l’air de rien, il va falloir faire des efforts pour que cela veuille dire quelque chose. Entre ce qui est montré, et ce que cela dit, il y a une relation toujours complexe ! La valeur esthétique est-elle aussi illégitime qu’elle n’y paraît ? Sûrement pas. Cette appréhension plastique et esthétique est un point de départ nécessaire. Elle n’est pas un contre-sens par rapport au sens, mais aisée à dramatiser et à tisser avec d’autres discours. De cette collision entre discours  hétérogènes, qui opacifient le regard, il en ressort que c’est cela qui, précisément, permet l’interrogation, le questionnement. L’esthétique et la plasticité permettent une interrogation sur la nature même du voir.

exposer au musée

Cette question du voir est différemment prise en compte dans les musées de musique qui exposent ce qui ne se voit pas forcément. Il y a en effet toujours cette confrontation entre la valeur esthétique et la valeur de sens. C’est beau, mais est-ce justifié ? Dans l’exposition de théâtre, on traite de la tension entre le visible et l’invisible, de la quête du sens, de la vectorisation. L’exposition matérialise ce qui n’est que mouvement, le spatialise, joue avec l’avant et l’après de la représentation. Mais le critère visuel reste holistique : la vitrine permet de saisir d’un coup d’œil le théâtre. Puis d’y penser.

Comment expliquer cette démarche commune à Sarah Barbedette et Aurélie Rezzouk d’interroger la représentation du concert ou du théâtre par une autre représentation picturale (une peinture, une vitrine) ? Qu’est-ce que le visuel, le regard est en mesure de provoquer sur la pensée ?

Le tableau de Staël est très particulier car il représente un concert sans musicien ni public : un événement-concert qui se passe de la figuration des hommes. Cette absence crée nécessairement beaucoup de questions. Dans l’exposition, il y a aussi la dramaturgie d’une absence, car l’espace est libéré des comédiens et du public. Libéré de la présence humaine, l’espace d’exposition devient un espace propre à la pensée du théâtre. Dès lors que la présence scénique manque, la puissance de l’objet exposé – dans toute la dimension de sa présence muséale – va revivifier, renouveler, rejouer la question de la présence scénique, transformant ainsi le visiteur en spectateur individuel, qui rejoue une certaine idée qu’il peut se faire du spectacle, en sollicitant son imaginaire.

L’exposition et le concert se révèlent être deux espaces rhapsodiques, où l’on démonte plutôt que l’on remonte, où l’on joue avec les interstices, les seuils, les recollements. Contrairement au musée qui répond à l’exigence de raconter une Histoire, de créer une organicité du théâtre en France et d’en affirmer la cohésion à travers ses différentes évolutions, l’exposition est partielle et partiale mais elle porte cette question : qu’est-ce que le théâtre ? Cette qualité temporaire et transitoire, dans l’exposition comme dans le concert, est précisément ce qui fait émerger un espace problématique de questionnements, plutôt qu’une organicité muséale, dépositaire d’une cohérence historique.


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Pour citer cet article : Flore Garcin-Marrou, "Compte-rendu de la séance avec Sarah Barbedette et Aurélie Rezzouk", Labo LAPS 2014. URL : http://labo-laps.com/compte-rendu-seance-sarah-barbedette-aurelie-rezzouk/

A propos Flore Garcin-Marrou

Flore Garcin-Marrou est docteur en littérature française (Université Paris 4 – Sorbonne). Elle a enseigné les Études théâtrales à la Faculté libre des Sciences humaines de Lille et à l’Université Toulouse Le Mirail. Sa thèse s’intitule "Gilles Deleuze, Félix Guattari : entre théâtre et philosophie". Elle est l’auteur d’articles sur le théâtre au carrefour des sciences humaines. Elle est également metteur en scène de sa compagnie "La Spirale ascensionnelle" et poursuit un travail d’expérimentation théâtrale au sein du Laboratoire des Arts et Philosophies de la Scène (LAPS).