Présentation des travaux d’Esa Kirkkopelto

Ce 22 décembre dernier, lors de la première séance du séminaire, Esa Kirkkoppelto a été un interlocuteur privilégié pour les membres du LAPS car depuis de nombreuses années, il tient à mener une double activité de recherche, théorique et pratique.

Esa Kirkkopelto est professeur de recherches artistiques à l’académie de Théâtre à Helsinki. Il est aussi philosophe, metteur en scène, dramaturge, auteur dramatique et spécialiste du théâtre finlandais.

Années de formation

Il est héritier de l’enseignement du philosophe et metteur en scène finlandais Jouko Turkka, né en 1942, professeur à l’Académie de théâtre d’Helsinki au début des années 1980. Son enseignement du théâtre a remis au premier plan l’expression physique et les méthodes psycho-physiques de Stanislavski et Meyerhold.

Fort de cet enseignement, E. Kirkkopelto crée avec des anciens élèves de Turkka (Jari Halonen, Jorma Tommila, Jari Hietanen) le Jumalan teatteri (Le Théâtre de dieu) qui, à Oulu, en janvier 1987, donne une performance qui fait scandale. La performance est annoncée comme un séminaire sur un « Manifeste de ce que le théâtre d’aujourd’hui peut être et ce qu’il ne peut pas être », mais en réalité, les étudiants de l’Académie de théâtre surgissent nus sur scène, se saisissant d’extincteurs, les vidant sur le public, qui reçoit également, des coups de fouets, des œufs, des yaourts… Le système d’alarme se déclenche et le public s’enfuit. Les pompiers arrivent sur les lieux et les comédiens sont arrêtés par la police. L’affaire a des répercussions politiques : il est même question de fermer l’Académie. Jouko Turkkan, alors directeur, est accusé d’anarchisme et de pédagogie déviante encourageant à semer la terreur sur les scènes de théâtre. Il soutiendra ses élèves dans les médias qui seront condamnés par la justice à verser des compensations financières.

E. Kirkkopelto écrit un certain nombre de pièces de théâtre, dont une a été traduite en français par Kira Poutanen. Demain à quatre heures (Huomenna kello neljä), écrite en 1993, jouée au Théâtre Jurkka, met en scène six femmes et cinq hommes. La pièce raconte l’histoire d’un jeune don juan, anti-héros appartenant à la working class. Jukka est le fils d’un communiste, travaillant dans un hôpital, de plus en plus en colère de ne pas trouver sa place dans le monde. Peu à peu, cette colère prend une telle envergure qu’il commence à laisser apparaître des signes de fascisme. Jukka cherche à se forger une nouvelle place dans la société, mais toutes les relations humaines qu’il essaye de tisser se terminent amèrement et il en devient très frustré. Pieux, il prie en attendant un miracle, mais en même temps il séduit, déçoit, commet des larcins. Jukka en vient à penser à la mort, et dans un dernier sursaut de liberté, se jette dans le feu.

Une thèse à Strasbourg

Entre 1996 et 2002, Esa Kirkoppelto étudie la philosophie à l’Université Marc Bloch de Strasbourg. Son doctorat « Tragédie de la métaphysique – contributions à la théorie de la scène » a été soutenu devant un jury constitué de Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy, Jacques Taminiaux et Denis Guénoun.

Cette thèse analyse la relation millénaire entre la philosophie et la tragédie. Une relation liée étroitement à la question de la scène comme condition de présentation (mimèsis, Darstellung) de l’action humaine. La relation philosophie/tragédie est double. D’une part, la scène a été sous-jacente d’une construction philosophique, soutenant un ordre métaphysique, symbolique, éthique de l’homme et du monde. D’autre part, la scène a attiré les critiques des philosophes, allant même jusqu’à condamner le théâtre. Le corpus mobilisé va des écrits de Platon, Aristote à Kant et ses successeurs (Schiller, Schelling, Hölderlin). Cette configuration post-kantienne, particulièrement analysée, permet de saisir un changement de l’idée de la présentation, qui semble être travaillée de l’intérieur par une entreprise de déconstruction. Ainsi, au centre de cette thèse, E. Kirkkopelto analyse la portée déconstructrice du concept de scène : de quelle manière devons-nous repenser le temps, l’expérience, l’action afin que la présentation scénique soit possible et pensable sous différentes formes ? La déconstruction effectuée dans le contexte kantien débouche sur une théorie transcendantale de la scène qui libère l’art scénique du paradigme de la présence humaine et montre comment l’expérience, l’objet, le monde peuvent se concevoir scéniquement. De même que la déconstruction effectuée dans le contexte hölderlinien débouche sur une théorie permettant de comprendre les conditions de cette dramaturgie tragique spécifique. Dans une concomitance entre la scène de la pensée et la scène de théâtre, sont mis en valeur les aspects tragiques de la métaphysique et les aspects métaphysiques de la tragédie.

E. Kirkkopelto a édité cette thèse sous le titre Le Théâtre de l’expérience, aux Presses Universitaires de Paris-Sorbonne en 2008.

Des expérimentations théâtrales

Dès 2003, il travaille avec la compagnie Q Théâtre d’Helsinki. Puis il créé le Hunger Theatre Group, ainsi que l’Other Spaces art group (connu aussi sous le nom de Toisissa tiloissa). Ce laboratoire est un lieu où des pensées et des méthodes de recherche artistique sont testées, en vue d’élaborer de nouvelles idées pédagogiques en matière de training d’acteur. Ces nouvelles formes de jeu sont basées sur la tradition psycho-physique mais entendent aujourd’hui s’en libérer et continuer sur leur propre voie. On peut lire d’ailleurs le Programme de l’Other Spaces group (PDF) et suivre ses activités au jour le jour sur Facebook.

En 2007, E. Kirkkopelto a élaboré un programme de recherche artistique, connu sous le nom de « Actor’s Art in Modern Times », concentré sur l’idée d’un « Auto-Directing Performer », à savoir l’idée qu’un acteur qui puisse s’autodiriger. Le premier projet « Acting and The Present » (2007-2011) invitent les acteurs-chercheurs à travailler avec des anciens étudiants de Jouko Turkka, dont la méthode de jeu et la syntaxe de la performance corporelle repose sur un travail physique exigeant. Tenant à cet idéal d’un acteur s’auto-dirigeant par l’esprit, le projet s’attèle à créer un système basé sur une dramaturgie autonome portée par l’acteur lui-même. Le but étant de constituer une boîte à outils dans laquelle chaque acteur puisse piocher suivant ses propres besoins. E. Kirkkopelto explique qu’avec cette dramaturgie actoriale indépendante, le corps même de l’acteur en vient à être ré-organisé. Ce démembrement puis cette reconstruction apparaît comme une nécessité pour l’acteur qui joue du théâtre contemporain, à qui on demande de plus en plus d’habileté et de réactivité corporelles.

Le groupe expérimental « Other Spaces », fondé en 2003, dont E. Kirkkopelto est l’animateur, développe des exercices non-textuels, qui permettent de revenir à une création physique et à des changements structurels et formels qui portent le nom de « montagnes humaines », « champignons », « nuages », « germination », « rayons de soleil ». A travers ces exercices, de nouvelles formes sont constamment développées. Ces séances, appelées « Secret Retraining Camps » (Camps d’entraînement secrets), donnent l’opportunité aux participants d’essayer ces exercices dans un environnement protégé et dirigé.

Ces dernières années, « Other Spaces » a produit plusieurs performances. La dernière étant celle des « Golem Variations » : une pièce autour de la création, des matières et des mécaniques de création, et sur l’expérience même d’être créé. En 2011, E. Kirkkopelto et son collectif sont parvenus à une autre phase d’expérimentation, au cours de laquelle le groupe a mis de côté la création de performances, se consacrant uniquement à la tenue de workshops, de séances d’exercices libres.

Reindeer safari est un des évènements qui découle de cette phase d’expérimentation. Lors d’une sorte de safari imaginaire, les acteurs-expérimentateurs font l’expérience d’être un renne, au sein d’un troupeau d’animaux à demi-sauvages dans un environnement urbain. Pour ce « Safari du renne », les expérimentateurs se comportent conformément à leur espèce et agissent en fonction de leur « savoir » de renne. Les conducteurs de cette expérience jouent comme des chiens de troupeau prenant garde à ce que les expérimentateurs puissent se concentrer pleinement sur l’expérience de devenir-renne [1].

E. Kirkkopelto mène des travaux pratiques sur les transformations corporelles, le « devenir-animal », ou le « devenir en une chose inanimée ». Son théâtre n’est pas fondé sur la recherche de l’effet spectaculaire, dans une dialectique du regardé et du regardant, mais se revendique plutôt d’un théâtre de la production de gestes simples, ouvrant leur propre espace, leur propre communauté au monde, sans qu’ils soient déterminés à l’avance par l’indication d’un metteur en scène. Cette recherche tend à découvrir un nouveau modèle de jeu pour un autre type de société, une autonomisation et une redistribution du geste de l’acteur qui correspond à une autre relation de l’art à la politique. Les expérimentations travaillent sur les corps, leurs divisions et regroupements, rompant les frontières entre les humains et les animaux, changeant les structures dans lesquelles nous percevons le monde. W. Benjamin appelle ces structures des « constellations » ou des « idées » qui ne sont pas des images mentales, mais des relations significatives entre les choses. La politique d’aujourd’hui est impensable sans une relation avec les animaux et avec l’extraterrestre. Un univers qui se voudrait seulement humaniste serait en état d’épuisement et de stagnation [2].

Esa Kirkkopelto en France

E. Kirkkopelto est venu donner une conférence à la Sorbonne, sur l’invitation de Denis Guénoun et du Centre de Recherche sur l’Histoire du Théâtre, en novembre 2004, intitulée « Scène prosaïque (un essai sur le théâtre de Walter Benjamin) ». Par la notion de « prosaïque », Esa Kirkkopelto explique la sobriété de ton utilisée par des auteurs comme Hölderlin, Benjamin, Brecht, mais également Kant, les romantiques d’Iéna, Kleist et Büchner, garants d’une « sobriété révolutionnaire », d’un certain dégrisement ; tradition post-révolutionnaire qui rejette la rhétorique exaltée et prône l’idée d’une révolution progressive, d’un détachement ironique. Cette tendance coexiste avec d’autres pensées, notamment celles de la fascination fasciste pour les images choquantes, de l’exaltation expressionniste ou du rationalisme dogmatique stalinien. La notion de « prosaïque » permet d’analyser ces différentes relations du politique à l’art.

En janvier 2012, dans le cadre des entretiens de la revue Po&sie, lors d’une séance consacrée à la relation « Théâtre et poésie », Esa Kirkkopelto s’est exprimé au sujet de la mise en scène du poème. Entouré de Claude Guerre, Michel Deguy, Denis Guénoun et Robert Davreu, il s’est attaché à expliquer une hypothèse de travail : celle de faire de la composition poétique le principe de la dramaturgie scénique. Il ne s’agit plus ainsi de tenir à mettre en scène un poème, mais d’incorporer sa poétique dans un nouveau type de scénicité, pouvant passer à côté de l’exigence du spectaculaire ou du théâtral traditionnel.

La totalité de son intervention est disponible (31 min)

Dernièrement, Esa Kirkkopelto est venu en France pour être jury de soutenance des thèses de deux membres du LAPS : Ismaël Jude (Théâtre et philosophie chez Gilles Deleuze. La notion de dramatisation – janvier 2012) et Schirin Nowrousian (Vers une idée de la scénophonie – Un parcours à travers Gilles Deleuze et Félix Guattari, Samuel Beckett et Morton Feldman – décembre 2012).

Bibliographie en langue française

_ « Anton Weber et la structure de la révolution artistique » in Limite-illimitée, Gisèle Berkman, Susanna Lindberg (dir.), 2012.

_ « Les Comparatifs de Hölderlin », Philippe Lacoue-Labarthe, La césure et l’impossible, Jacob Rogozinski (dir.), Paris, éditions Lignes, 2010. Enregistrement audio du colloque international sur Philippe Lacoue-Labarthe, 28 janvier 2006, Université Paris-Sorbonne.

_ Hölderlin, Sophocle et les deux rythmes de la modernité , revue Po&sie, n° 141, 2012.

_ « Les Jouets de Walter Benjamin », dans Walter Benjamin, les vicissitudes du mythe, Les cahiers philosophiques de Strasbourg 27, Marion Picker (éd.), 2010.

_ « La Question de la scène », dans Philosophie de la scène (éd. Denis Guénoun & Nicolas Doutey), Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2010.

Lire la retranscription du séminaire LAPS consacré à Esa Kirkkopelto.


[1] Ces descriptions sont traduites d’un article de Sari Havukainen.
[2] Texte établi en français, à partir de l’entretien d’E. Kirkkopelto avec Artiom Magun, philosophe russe.


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